Résidence du 2 au 10 déc.

« Depuis des années, je regarde les plantes de mon jardin dans la nuit. Les structures, la lumière de la lanterne de rue ou de la lune, les ombres, le scintillement mystérieux quand il a plu. J'ai tellement regardé que les structures sont devenues miennes. Dans le jeu de marionnettes Wayang, on peut voir les mêmes formes organiques et le jeu avec la lumière et l'ombre. Je suis le joueur de Wayang, le Dhalang. Je crée la nuit de mon observation et de mon imagination, mais aussi la nuit de mes souvenirs et de mon héritage parental. En allant plus profondément dans les couches de la nuit, j'honore mon histoire, les histoires de mes parents, grands-parents, ancêtres. Chaque histoire de ma famille cache toute l'histoire coloniale et ses blessures. Il est frappant de constater que dans l'histoire coloniale, les femmes sont utilisées, puis mises de côté, oubliées. J'ai décidé que, pour ce projet, je décoloniserai mon nom et utiliserai le nom de ma grand-mère. » Grace Tjang, mai 2021

Tarif

Photos : © Ken Hioco

Needcompany est une maison d’artistes fondée en 1986 par Jan Lauwers et Grace Ellen Barkey. Depuis 2001, Maarten Seghers est aussi lié à Needcompany. Lauwers, Barkey et Seghers sont les piliers de cette maison où ils produisent l’intégralité de leurs œuvres artistiques : théâtre, danse, performances, art plastique, textes… Leurs créations montent sur les plus prestigieuses scènes du monde entier.

Grace Ellen Barkey est une femme, une petite-fille, une fille, une sœur, une épouse, une mère, une grand-mère, une Javanaise, une Indonésienne, une Indo-Néerlandaise, une Indo-Chinoise, une Indo-Sino-Néerlandaise, une Indo-Sino-Néerlando-Belge, une Amstellodamoise, une Bruxelloise, une combattante, une princesse, une princesse guerrière, une survivante, une danseuse, une performeuse, une faiseuse d’images, une artiste.

Grace Ellen Barkey est un papillon de nuit.

Au Mill à Molenbeek, elle travaille depuis des semaines en solitaire à une nouvelle installation/performance. Ses proches, êtres chers, amis et collègues travaillent dans le même bâtiment. Elle se retire dans son atelier et donne forme à son interprétation de la nuit.

La nuit qui lui est si familière. L’insomnie lui a appris à étreindre la nuit, à considérer le monde qui se manifeste dans la lumière tamisée des lampadaires. Le jardin à l’avant de sa maison est son observatoire, son monde nocturne. Les plantes, les éléments naturels, la lumière blême et les ombres stimulent son imagination. Ils l’emmènent sur un autre continent, où les formes organiques, la lumière et l’ombre constituent les bases d’un ancien théâtre de marionnettes, le wayang. Ce spectacle nocturne libère le passé en elle, une histoire de famille qui comporte toutes les blessures et toutes les cicatrices de ce siècle et du siècle précédent. Une histoire d’hommes et de femmes. Surtout de femmes. La petite-fille, la fille, la performeuse, l’artiste crée un univers tropical vibrant fait d’ombre et de lumière, elle honore ce qui l’a précédée.

Grace Ellen Barkey est aujourd’hui Grace Tjang.

Installation, vidéos, dessins, costumes et performance : Grace Tjang
Installation sonore, ‘Imaginary landscapes’ : Rombout Willems
Direction technique : Ken Hioco
Coordination technique : Tijs Michiels
Production : Marjolein Demey 
Œil extérieur : Emma van der Put
Assistance artistique : Kasia Tórz

Nous devons être certains, avant tout, que notre esprit n’est pas divisé par un horizon.

  • Amartya Sen, Identity & Violence. The Illusion of Destiny.

Grace Tjang dresse des écrans, elle déplace des projecteurs, place des dessins et des formes sous des lampes, elle crée un temple, une jungle, un univers scintillant et bruissant. Couche par couche, elle ajoute, de la lumière, des couleurs, du son, des images… L’installation invite à errer, à se perdre, à rêver. Un chevreuil surgit et nous enferme dans le bois.

« J’ai dessiné pendant toute ma vie. Personne ne m’a encouragée là-dedans, je pense toujours que je ne suis pas très douée. Je ne peux rien faire sans visualiser d’abord, sans chercher une forme, sans examiner des matériaux. Je fais des vidéos avec mon IPad, de manière obsessionnelle, méditative. J’aime prendre mon temps pour les choses. J’aime créer des décors très précis. Mais mon temps est limité. Je veux tout faire maintenant. Performer équivaut à créer une image. La chorégraphie est secondaire. Je crée des mouvements et des personnages, comme la princesse javanaise. Ainsi j’ajoute des petits commentaires, des petits gestes. » 

Grace la danseuse/performeuse aime être entourée, partager la scène avec d’autres. Mais de plus en plus l’atelier en solitaire lui fait de l’œil. Là où, du monde qui se trouve à l’intérieur, naissent de nouvelles images.

« Mon contexte est très politique. Il y a tellement de violence, il y a tellement de blessures. Aujourd’hui les gens regardent massivement vers le passé. Ceux qui sont restés voient les choses autrement que ceux qui sont partis. Leurs vies se sont déroulées autrement, leur mémoire a coloré les événements différemment. Sukarno est un héros ou un criminel en fonction du point de vue. Les Pays-Bas ont présenté leurs excuses pour la colonisation. Ma jeune nièce indonésienne se passionne pour la libération de l’Indonésie. Mais pour toute une génération, cette libération a été une période d’oppression et de violence extrême. »

« L’illusion de l’identité unique est beaucoup plus conflictuelle que l’univers de classifications plurielles et diverses qui caractérise le monde dans lequel nous vivons effectivement. »  [2]   

« Ma famille d’Indonésie et moi et ma famille ici, nous cherchons une reconnaissance mutuelle. Nous cherchons ce qui nous lie. Je porte une responsabilité pour l’histoire de mes parents. Mes enfants ont heureusement encore connu mon père, ce qui fait que son monde, mon monde ne leur est pas tout à fait étranger. Mais les différences vont s’estomper. A travers les générations, l’Indonésie en nous va s’estomper. Les Indonésiens ont du mal à parler du passé. Mais leurs enfants et les enfants de leurs enfants sont aujourd’hui indignés et furieux. Ils posent d’autres questions. Le monde est à présent prêt à parler de la colonisation et de ce qui a suivi. »  

Une vision exclusivement conflictuelle de la population mondiale ne s’oppose pas seulement à la croyance dépassée selon laquelle « les gens sont plus ou moins les mêmes à travers le monde » mais aussi à la compréhension importante et avisée du fait que nous sommes différents de bien des manières. Nos différences ne résident pas que dans une seule dimension.  [3]

« Nous ne sommes pas simplement des Indonésiens. Nous sommes mélangés, de différentes provenances. Hakka-sino-indonésio-néerlandais. Nous ne sommes nulle part chez nous, pas là-bas, pas ici. Nous nous trouvons entre tous ces mondes. Mes parents et leurs parents ont été jugés coupables parce qu’ils existaient. D’un camp de prisonniers japonais ils ont été enfermés dans un autre camp de concentration, construit par des Indonésiens. Tous ceux qui avaient un peu de sang étranger ont été enfermés là. » 

Grace porte en elle la mélancolie de ses origines. Le sang du colonisateur est aussi son sang, tout comme celui des Hakka-Chinois et des Javanais. Au sang s’ajoute la vie, et via la maladie aussi la mort. Grace n’est pas une raconteuse d’histoires. C’est une faiseuse d’images. Chaque image commence avec un temple, un refuge, un lieu où l’on danse, les histoires deviennent un exemple et tout coule de manière harmonieuse.

« J’ai grandi dans un foyer pauvre mais chaleureux. Mes parents ne jugeaient pas. Dans notre maison, il y avait tous ces beaux sons et ces délicieuses odeurs. Je me sentais toujours très protégée. Je suis reconnaissante pour les histoires que j’ai reçues. Elles me nourrissent en tant que personne, en tant que mère, en tant qu’artiste. Je les glisse dans mes installations, dans mes productions. Sans paroles. »

Un ADN alimenté de pauvreté, de traumatismes et de maladie ne mène pas forcément à la colère, à la violence, à la haine, à l’amertume. A l’approche de la mort, à l’approche de la nuit, dans l’ici et le maintenant s’estompe tout ce que nous combattons sur le fil du rasoir. C’est ce que nous apprend Grace Tjang alors qu’elle nous invite dans son monde généreux, plein d’amour, poétique. Elle nous immerge dans ces histoires qui colorent sa vie, leur donne forme dans des images et des sons, faisant usage avec reconnaissance du mystère de la nuit. 

Texte Kathleen Weyts   


[2] Amartya Sen, Identity & Violence. The illusion of Destiny, p17, 2006, Penguin Books, London

[3] Amartya Sen, Identity & Violence. The illusion of Destiny, p45, 2006, Penguin Books, London

Deux hommes d’origine néerlandaise engendrent chacun un enfant hors mariage dans les Indes néerlandaises, l’un un fils, l’autre une fille. Ils ne se connaissent pas, mais les chemins de leurs enfants vont se croiser.

« Ma famille est une famille en transition. Il y règne beaucoup de mélancolie. Nous venions d’Indonésie. J’avais deux ans lorsque nous avons quitté le pays. Quand ma mère est décédée, j’ai voulu creuser mes origines. Je suis partie chercher les récits. Ils sont nombreux, les récits, mais dans un récit peut se cacher toute une histoire, cette histoire s’appelle la colonisation. »

Grace fait une performance. Grace est la petite-fille de Tjang Afung. Elle fouille dans le passé de ses parents, à la recherche de nourriture pour son art, pour son âme. Une fille indienne aux Pays-Bas, plus tard en Belgique, qui cherche avec curiosité les pièces d’un puzzle venant de vies qui l’ont précédée. Des vies qui se sont déroulées dans les Indes néerlandaises.

Entre Sumatra et Bornéo se trouve l’île de Bangka, l’île des mines d’étain. Les descendants des coolies chinois, travailleurs bon marché et techniquement compétents, y tirent depuis le 18e siècle le métal cristallin blanc-argent du sous-sol. D’abord pour le sultan, plus tard pour les oppresseurs néerlandais. La Chinoise Tjang Afung y accouche en 1923 d’un garçon. Le père, peut-être appelé Leonard, est un Néerlandais. Trois enfants suivent, mais pas de mariage. Le petit garçon a neuf ans lorsque son père part en Europe. Il emmène les enfants, les laisse dans un orphelinat sur une autre île et part. Aucun d’eux ne reverra leur mère. Le père de Grace lui raconte une histoire sur un breuvage que sa mère lui a donné pour qu’il l’oublie. « Mais papa, un breuvage comme ça, ça n’est pas possible, ça n’existe pas ! » La réaction de Grace est spontanée et cruelle, son père est désemparé. Grace, la (petite-)fille-qui-est-aujourd’hui-mère réveille par ses questions une série de souvenirs. Il faut du temps. Les traces sont rares. Tjang Afung était bouddhiste, elle emmenait ses enfants au temple. Il y avait une nièce qui l’aidait souvent, dont le père était ébéniste… Elle a vécu et est morte à Bangka. Elle a donné à ses enfants un breuvage pour qu’ils l’oublient. On n’en sait pas beaucoup plus. Le père de Grace a revu une seule fois son père, juste après la guerre. Ça ne s’est pas très bien passé et leurs vies se sont vite à nouveau séparées. Des années plus tard, aux Pays-Bas, Grace a dix ou douze ans, le (grand-)père vient en visite alors qu’il est en fin de vie. Ça restera une visite unique. Le peut-être-Leonard n’a pas quitté les Indes seul, il était en compagnie d’une femme, Kilian, et d’un autre homme. Un ménage à trois. Il meurt et aucun de ses enfants ne veut hériter d’un centime de sa part. Son fils aîné va trouver par politesse madame Kilian. Elle apprécie le geste et veut l’emmener à Paris, troquant le père décédé pour le fils.

« Mon père avait 17 ans lorsque la guerre a commencé, à partir de ses 18 ans, il a été enrôlé pour se battre contre les Japonais. Sa défense de la patrie n’a duré qu’un seul jour. Avec son fusil sur l’épaule, il surveille un petit aéroport. Le jour suivant, il est enfermé dans un camp de prisonniers japonais. Son père ne lui avait pas laissé beaucoup, mais il lui avait laissé un nom : Barkey. Ce nom était enregistré en tant que néerlandais et même si physiquement mon père ressemblait à tout sauf à un Hollandais, son nom l’a fait atterrir dans ce camp. Ma mère a aussi été enfermée dans un de ces camps. Mais c’est une autre histoire. »

Au fil des années, Grace assemble les récits familiaux, elle reconstitue par petits bouts le puzzle du passé et mène en même temps sa propre vie. Elle suit une formation en danse, fait des performances, travaille dur, sa mère meurt, elle se plonge dans la bibliothèque du Tropisch Museum et apprend elle-même les techniques de la danse javanaise, elle rencontre Jan, tombe amoureuse, ensemble ils fondent une compagnie, elle déménage à Bruxelles, a des enfants, tombe malade, très malade, elle se bat, elle performe, voyage d’une scène à l’autre, d’un pays à l’autre… mais jamais en Indonésie, jamais à Bangka. Après la guerre, le père de Grace prend une série de décisions. Il suit son cœur et devient Indonésien, il épouse une femme sans papiers, sans nom de famille. Les répercussions houleuses de la guerre et le combat pour l’indépendance donnent des envies d’une autre existence. Les Pays-Bas rapatrient leurs citoyens. En 1960, le jeune couple tente la traversée. Un acte illégal. On préfère oublier les enfants bâtards de la domination néerlandaise. Le rêve du jeune couple mène longtemps un combat pour des droits qui n’existent pas. Le Royaume des Pays-Bas doit poser un acte postcolonial. Dans le Moniteur sont publiés les noms de ceux qui sont pardonnés. L’Indonésien sans papiers abandonne sa nationalité fraîchement acquise, lui et sa famille seront désormais des citoyens néerlandais. Et plus jamais on ne soufflera mot à propos de cela. Le jeune père, nouvel Européen, fait remonter l’origine de son nom à l’an 1500. L’arbre généalogique des Barkey plonge ses racines en Allemagne, se ramifie via l’Angleterre vers l’Amérique du Sud et rayonne en Indonésie. L’histoire des ancêtres est écrite par les migrants et les colons européens. Les origines de la (grand-)mère chinoise restent inexorablement nimbées de mystère.

« Octobre 2020. Mon père a 97 ans et ne survit pas au Covid-19. J’écris un texte d’adieu et regarde rétrospectivement sa vie hors du commun. Une vie marquée par une mère qui a été effacée de sa mémoire par une boisson. Il est temps de la sortir des plis de l’oubli. De lui rendre hommage. Pour panser notre lien rompu. Je travaille sur NIGHT / MALAM et je décolonise mon nom. Je suis maintenant Grace Tjang. »

« Le père de ma mère a vécu sur deux îles. Sur une, il a habité avec son épouse légitime et leurs onze enfants. Sur l’autre, il est resté avec ma grand-mère, avec qui il a eu encore trois enfants, des enfants qui n’ont pas reçu son nom. Ma grand-mère et ses enfants ont été enfermés dans le célèbre camp de femmes de Surabaya. Ma mère n’est qu’une enfant, elle a la malaria et ne fait pour cette raison pas partie du convoi qui emmène sa mère vers un autre camp. Le camion part. L’enfant-qui-deviendra-ma-mère est soulevée par une femme inconnue et jetée dans les bras de sa mère qui part. » 

Les Japonais sont célèbres pour leurs techniques de torture. Contrairement au père-aux-deux-vies, la mère et ses enfants survivent à cette folie. Ils doivent trouver un nouveau logement. La veuve-concubine devient nourrice et au fil du temps à nouveau concubine. Aucune photo d’elle n’a été conservée.

« Je connais ces histoires par mon père. Ma mère se tait. Pendant toute sa vie, elle ne parlera jamais de sa mère. J’ai compris son silence lorsque j’ai lu Rouge décanté de Jeroen Brouwers : « J’ai pensé à ce moment : maintenant je veux une autre mère parce que celle-ci est cassée [1].» 

L’enfant qui est témoin dans ce camp de la déshumanisation de sa mère a pour le reste de son existence une image de la mère cassée. 

« Je suis né avec la mélancolie qui s’est nichée dans la vie de mes parents, avec les cicatrices du traumatisme qui a marqué ces enfants des colonies à un très jeune âge. »

La séparation fait partie de la vie. Mais dans celle de Grace Tjang, la séparation prend une nouvelle dimension. Comme un serpent, elle se niche dans l’histoire de sa famille, impitoyable, crue, laissant de profondes traces. La séparation avec la mère survient rudement tôt. Grace a presque terminé ses études de danse à l’académie d’Amsterdam. Elle donne une performance qui sera très acclamée, également en dehors de l’académie. Sa mère ne verra jamais Grace briller sur cette scène, sur aucune scène. Sa mère est malade, elle meurt. La petite fille devient femme et mère de Victor Afung et Romy Louise, un choix du roi accompli. Le serpent se glisse sournoisement à nouveau dans sa vie, cette fois il porte un nom : Lynch. Lynch est un tueur. Il ravage l’ADN et attaque d’abord la grand-mère, puis la mère, et un peu plus d’une décennie plus tard, aussi la fille. Comment faire ses adieux à ses jeunes enfants ? Comment dire adieu à la vie ? A son amour ? A son père ? Comment vit-on si la mort est lâchée dans son corps ? Si on ne voit pas d’avenir, on ne peut pas avoir de projet ? Ça vous libère. Libre de toutes les obligations, la vie continue jusqu’à ce que ça s’arrête. What the f***! Demain, le mois prochain, l’année prochaine, on ne sera peut-être plus là. Lynch s’emballe comme un fou, jusqu’à quatre fois il déchaîne tous ses démons dans son corps, dans ses intestins, dans son utérus, dans sa poitrine et à nouveau dans ses intestins. Mais Grace est une princesse combattante, une survivante. 

« Ma mère était une femme très mélancolique. Ça a été très difficile pour elle de vivre aux Pays-Bas, loin de sa famille, de ses amis, de son environnement familier. Elle est partie avec sa robe de mariée pour tout bagage, qui n’a pas survécu au voyage. »


[1] Jeroen Brouwers, Rouge décanté, p.141, 1981, éditions Atlas Contact Amsterdam / Anvers