SYLVIE ZAVATTA
FÉVRIER
MA GALERIE SONORE
MA GALERIE SONORE est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique. D’octobre à juin, des artistes invité·es, personnalités et complices de la saison proposent une sélection coup de cœur de trois œuvres audio ou émissions à l’écoute sur mascenenationale.eu et radioma.eu.
SYLVIE ZAVATTA
FÉVRIER
MA GALERIE SONORE
MA GALERIE SONORE est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique. D’octobre à juin, des artistes invité·es, personnalités et complices de la saison proposent une sélection coup de cœur de trois œuvres audio ou émissions à l’écoute sur mascenenationale.eu et radioma.eu.
Historienne de l’art, Sylvie Zavatta est directrice du Frac Franche-Comté. Son projet artistique interroge la question du temps avec une prédilection pour les œuvres performatives, la transdisciplinarité et la dimension sonore. Dans ce cadre, elle a notamment assuré le commissariat des expositions de R. Ikeda, L. Abu Hamdan , E. Ferrer, La Ribot et Goldring.
TATION
DE LA
SÉLECTION
Sylvie Zavatta est directrice du FRAC Franche-Comté à Besançon où l’on peut voir en ce moment (et jusqu’au 1er mars 2026) trois expositions : Angelica Mesiti, The Swarming Song, Abdessamad El Montassir, Une pierre sous la langue et Carolina Fonseca, Je rumeur, nous vacarme.
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L’habitude de MA Galerie Sonore est d’y inviter des artistes de la programmation de MA Scène Nationale. Dans votre cas c’est un peu différent puisque vous êtes directrice d’une institution culturelle du territoire. Peut-être n’est-il pas inutile de commencer par là : qu’est-ce qu’un FRAC et depuis cette position, comment avez-vous abordé cette sélection pour votre Galerie Sonore ?
L’acronyme FRAC signifie Fonds Régional d'Art Contemporain. Il y en a un par région (ou deux voire trois, depuis la fusion des régions) et ils sont nés au début des années 80 dans le cadre des premières actions de décentralisation afin de doter chaque région d'une collection d'Art Contemporain. Une nécessité car avant cela l’Art Contemporain était surtout représenté à Paris. Il y avait donc une quasi-absence de collection publique dans le domaine en région. Chaque FRAC constitue une collection, a pour mission de la diffuser, et de façon plus générale, de sensibiliser à l’Art Contemporain les publics les plus larges. À cela s’ajoute une autre mission fondamentale : celle du soutien aux artistes, par l’acquisition d’œuvres, leur production, l'exposition, l’édition, les résidences etc. Les Frac constituent ainsi un vrai soutien aux artistes dans leurs recherches.
Pour ma part, en qualité de directrice, je définis le projet artistique et culturel du FRAC. J’assure le commissariat d'expositions mais il m'arrive parfois d'inviter d'autres commissaires. Les expositions que je réalise sont toujours en lien avec la collection, sachant que depuis mon arrivée j'ai orienté la collection sur la question du temps, donc de la durée, et la notion de transdisciplinarité. Nous avons ainsi intégré dans la collection des œuvres de chorégraphes comme La Ribot ou Forsythe, des œuvres sonores, etc. La dimension sonore est en effet très présente car comme la danse elle s’inscrit dans la durée. Parfois, ce sont des œuvres purement sonores qui émanent d’artistes qui sont à la frontière entre les arts visuels et la musique (ou la question du son dans tous les cas).
Et donc, quelle commissaire avez-vous été pour cette Galerie Sonore ?
Eh bien, j’ai retenu la notion de répétition parce que cette question m’a toujours intéressée. Et comme j’ai fait des études à la fois d’histoire de l’art et de lettres, j’ai ouvert mon choix à des artistes relevant des arts visuels, de la musique et de la littérature. J’ai également conçu une exposition au FRAC qui s'intitulait « La Répétition » il y a quelques années, autour de la question gestuelle. J’ai, on le verra, fait une sélection un peu affective, avec Laurie Anderson, qui m'a beaucoup marquée quand j'étais plus jeune, tout comme le livre L’Invention de Morel de Bioy Casares…
… je prends la balle au bond, peut-être pouvons-nous commencer notre traversée de votre galerie par là : qu’est-ce que ce texte, L’Invention de Morel ? Personnellement je ne le connais pas mais en cherchant un peu il semblerait qu’il y ait déjà, là, des histoires de répétition. Comment vous le décririez ? Pourquoi l’avez-vous choisi ?
C’est un livre écrit par Adolfo Bioy Casares qui était un proche de Jorge Luis Borges. Un petit roman qui est à mon sens une anticipation, quelque chose de prémonitoire relativement à la question du virtuel. C'est l’histoire d’un homme, qui a échoué sur une île déserte (il faut le lire, je ne vais pas tout dire !) et qui assiste à des événements étranges qui vont se répéter. Il tombe désespérément amoureux d'une femme qui apparaît ponctuellement au gré des marées et dont les paroles et les gestes se répètent sans cesse. C'est toujours la même scène, encore et encore. Mais je n’en dis pas davantage.
Vous nous proposez ensuite trois œuvres sonores et performatives autour de ce principe de répétition. D’abord, Tom Johnson chez qui la répétition est dégagée des vertus qu’on peut parfois lui trouver du côté de la transe et qui s’en tient souvent à des procédés assez radicaux et mathématiques.
Oui. Tom était un compositeur qui faisait une musique prévisible et qu’un lien entre la musique et les mathématiques. Nous avons, dans la collection, des dessins de Tom Johnson qui sont aussi des partitions mais pour cette sélection, j'ai retenu une performance qui s'appelle Conférence avec répétitions. Je l'ai découverte au début des années 2000 au FRAC Basse-Normandie que je dirigeais à l’époque et où on organisait avec Joël Hubaut des sortes de « cafés artistiques », sur le modèle des cafés littéraires. On y invitait des auteurs et autrices, des critiques, des artistes à faire des lectures, des performances, à parler de leur travail, etc. C’est une conférence toute simple dont le texte consiste à décrire ce qu’est la conférence proprement dite. Tom commençait ainsi : « Il s’agit bien d’une conférence avec répétition, puisqu’il me faut lire chaque phrase trois fois. La répétition a un rythme qui me plaît. Si quelqu’un aime entendre une phrase plus de trois fois, il suffit de dire « encore ». Et si quelqu’un trouve qu’une ou deux fois sont déjà assez ». Évidemment on est dans le prévisible, mais ça touche aussi à quelque chose de très humain et donc à l’imprévisible. J'ai été frappée par le fait qu’au début tout le monde rit puis peu à peu le public se répartit entre ceux qui veulent soulager l’artiste et ceux qui jouent avec lui avec un brin de sadisme. Il m’a semblé qu’il y avait une dimension politique dans cette performance dans la mesure où on assiste à un reversement des rôles : le public devient le chef d’orchestre et le compositeur, l’instrument.
Tom est décédé en décembre 2025. Il a souhaité donner ses archives au FRAC Franche-Comté, ce dont je suis très heureuse dans la mesure où il y a une longue histoire artistique entre nous deux mais aussi entre sa compagne Esther Ferrer et moi.
Eh bien, la transition est toute trouvée puisque le document suivant de votre galerie est une performance sonore d’Esther Ferrer. Elle était présentée en 2024 dans une exposition du FRAC qui s’intitulait « Un minuto más (Une minute de plus) ».
C'était à la base une pièce radiophonique commandée à Esther par une radio espagnole. Nous l’avions effectivement présentée dans le cadre de son exposition monographie au FRAC pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’Esther est une artiste importante de la performance dont l’œuvre figure dans la collection du Frac parce qu'elle a un intérêt très prononcé pour la question du temps. Elle-même dit d'ailleurs qu’elle ne travaille QUE sur le temps. Comme vous allez l'entendre, c’est une pièce purement répétitive avec ce « Un minuto más » qui revient sans arrêt, qui rythme le temps. On entend les secondes mais aussi à un moment, la voix de la Callas, un réveil, divers événements sonores…
Dans le cadre de l’exposition, la pièce était diffusée en introduction, dans le couloir qui menait aux salles d'exposition : on la traversait.
Les pratiques répétitives ont leurs radicalités, mais elles ont aussi leur côté Pop. Vous l’avez évoquée tout à l’heure rapidement comme une artiste importante de votre jeunesse, vous avez choisi de mettre Laurie Anderson et son magnifique O Superman dans votre galerie, qu’est-ce que ça représente pour vous ?
C’est une émotion qui vient de loin dans le temps ! J'adore, je l’écoute encore régulièrement aujourd’hui et à chaque fois, ça me fait un pincement au cœur et ça me met en joie. Je crois qu’avec celle de Philip Glass, elle a été déterminante dans mon intérêt pour la musique répétitive et la question de la répétition plus largement. Peut-être que je suis tout simplement restée fidèle à mes passions.
On a l’impression de sortir un peu de cette thématique avec votre étonnante dernière proposition, à savoir un madrigal de Charles Butler. Une partition intégrée dans un traité d’apiculture du XVIIe siècle… un hymne à la monarchie féminine.
Nous restons pourtant dans la musique et il y a un lien avec ma proposition précédente. Nous présentons actuellement au FRAC, une œuvre d’Angelica Mesiti (The Swarming Song) qui est une œuvre sonore. L’artiste s’empare d’une partition de Charles Butler qui avait pour ambition de retranscrire le son émis par les abeilles au moment de l’essaimage. Butler qui était aussi apiculteur en a fait une partition tout à fait étonnante avec un court passage qui peut évoquer déjà la musique répétitive. Dans la pièce de Mesiti, il y a d’ailleurs pour moi quelque chose de O Superman. N’allez pas croire que c’est une obsession. Dans le manuscrit de Butler, se trouve par ailleurs un texte qui met en avant l’idée de monarchie féminine et d’un possible dialogue entre l'humain et les autres animaux. Des questions très contemporaines en somme.
LA
SÉLECTION