YASMINE HUGONNET

DÉCEMBRE
MA GALERIE SONORE

MA GALERIE SONORE est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique. D’octobre à juin, des artistes invité·es, personnalités et complices de la saison proposent une sélection coup de cœur de trois œuvres audio ou émissions à l’écoute sur mascenenationale.eu et radioma.eu.

YASMINE HUGONNET

DÉCEMBRE
MA GALERIE SONORE

MA GALERIE SONORE est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique. D’octobre à juin, des artistes invité·es, personnalités et complices de la saison proposent une sélection coup de cœur de trois œuvres audio ou émissions à l’écoute sur mascenenationale.eu et radioma.eu.

yasminehugonnet.com

Yasmine Hugonnet est danseuse et chorégraphe. Elle a fondé la compagnie Arts Mouvementés et s’intéresse au rapport entre forme, image et sensation, à la germination de l’imaginaire, à la (dé)construction du langage chorégraphique, ainsi qu’aux processus d’incarnation et d’appropriation.

Yasmine Hugonnet est une danseuse et chorégraphe, basée à Lausanne. Elle présentera à MA Scène Nationale, début décembre, une pièce jeune public intitulée Sac à murmures.

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Le premier podcast que vous proposez est un échange entre vous et Claudine Cohen, une historienne de la paléontologie. Vous y conversez d’un précédent spectacle où sa pensée (et sa voix) jouaient un rôle central. Or, le spectacle que vous présentez prochainement à MA Scène Nationale semble suivre le même sillon, nourri d’archéologie et de ventriloquie. Pouvez-vous nous expliquer comment tout cela s’articule ?

Sacs à murmures est un nouveau spectacle mais qui est vraiment inspiré de la recherche qui a fait exister Les Porte-Voix - Cabaret ventriloque et féministe qui est un spectacle précédent dans lequel j'ai beaucoup creusé l'histoire de la ventriloquie à partir, entre autres, d’un écrit que l'Abbé de La Chapelle publie à ce sujet autour de 1770. Ma recherche relie la ventriloquie à l’Histoire, qui a longtemps invisibilisé la place des femmes, particulièrement concernant à la préhistoire. Claudine Cohen a travaillé là-dessus, sur l'invisibilisation de la femme préhistorique et de son côté, l’Abbé de La Chapelle fait remonter l'origine de la ventriloquie à la Pythie de Delphes et donc à un usage de jeunes femmes, vierges, qui étaient au service d'une pratique oraculaire. Selon cet auteur, il s’agirait des premières ventriloquies de l'histoire. On retrouve ensuite cette pratique, par exemple chez des bouffons du roi en Angleterre, mais dès que la technique est pratiquée par des femmes, celles-ci sont vues comme des sorcières et sont exilées.

Ça c’est la recherche des Porte-Voix. À la suite de cette pièce, on m'a proposé d'aller vers le jeune public et je n'avais encore jamais fait ce travail-là mais j'en avais un grand désir depuis longtemps. Finalement, on s'est dit que ça allait être très beau de porter ce sujet sur un mode moins explicatif, mais en préservant la scénographie créée par Nadia Lauro, cette espèce de grotte d’ossements, comme une sorte de grande de bouche magique. On a gardé ça donc, et on a puisé dans toutes les recherches qui avaient été faites pour en faire un autre spectacle, pour que les fondements soient présents mais pas du tout expliqués. Ce qui persiste en plus de la scénographie, ce sont des pratiques. Je dirais qu’à côté de l’étude des textes, je fais beaucoup « d'artisanat ». De la recherche sont donc nées aussi des pratiques et notamment celle qui consiste à parler à travers le corps de l'autre. C'est-à-dire qu'il y a une personne qui a une voix, mais comme elle est ventriloque, elle est invisible, et c’est une autre personne qui porte cette voix. Comme si on recomposait des identités à plusieurs personnes et qui donc n’appartiennent à personne.

Et Claudine Cohen est formidable pour ça, elle explique par exemple que les petites statuettes que l’on retrouve et qui donnent lieu à beaucoup de discussions pour savoir s’il elle sont de sexe masculin ou féminin, pour elle ce sont des calembours formels, un humour des Homo sapiens. Dans le spectacle, comme on ne voulait pas parler aux enfants avec des explications et qu’on voulait qu'on vive des choses, il y a eu une bascule à faire du point de vue de l’écriture. Et puis, en plus de la ventriloquie, on a voulu renforcer tous ces jeux, tous ces langages d’expressions, de signes, de danses, de sons. Des façon de jouer avec une voix et un corps en recomposant leurs liens : c'est aussi simplement ça.

Le deuxième document est signé Charlotte Imbault. Elle a suivi un travail qui était mené en partenariat entre le théâtre Vidy-Lausanne et le Musée Cantonal des Beaux-Arts et auquel vous avez contribué. Cet audio-guide est le fruit d’un collectage de multiples voix et est destiné à être écouté en déambulant dans les différents espaces du musée.

En effet, on a écrit un projet entre ces deux institutions à plusieurs intervenant•es. Je m’occupais d’ateliers artistiques mais il y avait aussi des chercheuses. En proprioception par exemple (la représentation corporelle). Et Charlotte Imbault a accompagné tout ce travail et en a fait cet audio-guide. J’avais envie qu’il soit présent dans la sélection.

Je pense qu’il y a de la parole qui peut se dégager de sensations et que c’est une ouverture particulière à entendre. Ça n'est pas du tout dans un sens qui aurait une vérité, mais plutôt comme

une attention qui peut être posée. Peut-être que les mots d'une autre personne ouvrent une sensation en écho chez soi-même, qui n'a pas une valeur d'absolu. Une petite ouverture attentionnelle qui peut faire ouvrir une petite porte d'attention à soi.

Comme dans une conversation il y a plein de malentendus, mais qui peuvent être intéressants et que l’on peut toujours tenter de traduire en mots. Même pour parler d'un spectacle de danse, pour tenter de l’expliciter, c'est toujours difficile et pour moi ça souligne le fait que c’est un langage en lui-même. La façon dont ce langage nous fait ressentir des choses a son unicité qui ne peut pas être brisée si facilement. Ça ne peut pas si simplement être traduit.

La manière dont Charlotte Imbault l’a proposé c’est pour visiter un musée mais ça pourrait être fait dans une balade ou dans différents états qui permettent d'entendre, effectivement, des émotions liées à l'espace. Que peut la danse ? Que peut le mouvement ? Ça nous ouvre d'autres rapports à l'espace, à la fois dans nous ou hors de nous.

Pour finir, vous avez choisi un concert de musiques improvisées qui s’est tenu à l’occasion de l’émission À l’improviste de France Musique. Michael Nick est un proche de votre travail, dans quelle mesure ?

Je dois dire que c'est le Michael Nick lui-même qui a pointé ce concert-là. Il m’importait qu’il soit présent dans la sélection car c'est mon collaborateur artistique depuis de nombreuses années. Il y a des pièces où il n'y avait pas de musique, mais où il était là quand même, il y a aussi des pièces où il y a un travail de voix auquel il a contribué. Mais dans notre travail ensemble il a aussi une fonction de regard extérieur. Dans Sacs à murmures on travaille ensemble sur la voix et le chant, et il y a aussi de la musique. De toute façon il y a toujours une collaboration qui va au-delà. Donc ça me faisait plaisir aussi de lui donner une fenêtre dans cette sélection.

Ce concert n'est pas du tout la musique, pas du tout le type de musique qu'il y a dans Sacs à murmures. Dans le spectacle c'est complètement autre chose, plutôt un travail de composition, mais je trouve ça intéressant de donner une place à une démarche différente d’un collaborateur très proche.

Là, en l’occurrence, c'est un travail de musique improvisé. Ça veut dire que les artistes ont une responsabilité à la fois individuelle et collective pour inventer au cœur même de leur rencontre, et ça, ça demande un énorme travail qui va bien au-delà de cet unique rencontre. C'est une musique vivante dans le sens où c'est une musique qui est en train de se tramer et ça c'est quelque chose qui me plaît beaucoup. C’est de la « composition instantanée » et je crois que c'est ça qui est intéressant à entendre. Ce qu’on écoute, c'est comment face à une forme qui est en plein devenir, vivante, chaque être la nourrit, l'écoute, et y participe dans son vivant. Moi, j'aime entendre cette musique dans cet esprit là. Bien sûr, ça n'est pas une partition qui a été jouée pendant plusieurs siècles. Non, c'est une partition qui est en train de s'inventer

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